Retour sur cette date fatidique du lundi 17 avril 2017. Le jour ou j'ai décidé de ne plus fréquenter un ami de 23 ans. Presque 9 ans après, je ne regrette rien. La paix est venue. Enfin...
Je voulais écrire la colère.
Mais ce n’est pas la colère.
C’est pire, ou peut-être plus simple : c’est de la tristesse.
Je n’avais pas prévu d’être triste aujourd’hui.
J’avais prévu quelque chose de banal et de doux — un verre de Chablis dans mon canapé, des DVD, un peu de fraîcheur dans cette banlieue enfin silencieuse, épargnée pour une fois par les moteurs hurlants et les roues levées. J’avais prévu d’être tranquille. Peut-être même heureux.
Et puis il a suffi d’un rien.
Une notification. Une phrase. Lui.
Je pourrais accuser Facebook, mais ce serait trop facile. Facebook ne fait que révéler ce qui est déjà là : des gens qui se disent “amis” et qui, pourtant, vous atteignent là où ça fait mal. Des gens qui rabaissent, qui piquent, qui usent de mots comme d’un réflexe, sans jamais mesurer ce qu’ils laissent derrière eux.
C’est étrange, presque indécent, de l’écrire ainsi : un ami qui vous fait du mal.
Cet homme, je le connais depuis 1994.
Presque une vie.
Et aujourd’hui, il est devenu, sans que je sache vraiment quand ni comment, celui qui colore le plus souvent mes émotions d’amertume. Quand je me surprends triste ou en colère, il est là, quelque part dans l’origine du trouble.
Avec lui, tout devient jugement.
Tout devient correction.
Comme si chaque phrase que je prononce appelait sa sentence.
Ce ne sont pas des conseils. Pas vraiment.
Un conseil suppose une forme de bienveillance, une ouverture, une possibilité laissée à l’autre. Chez lui, il n’y a rien de tout ça. Il y a une voix dure, une ironie sèche, une façon de dire les choses qui ne laisse aucune place, sinon celle de se sentir plus petit.
Je reste là, à chaque fois, démuni.
Incapable de répondre à l’agressivité. Encore moins quand elle vient de quelqu’un qui, autrefois, comptait.
Et ce qui me trouble le plus, ce n’est même pas la violence en elle-même.
C’est son exclusivité.
Avec les autres, il est léger. Agréable. Presque chaleureux.
Avec ces connaissances récentes, ces visages du bar, il distribue sourires et compréhension. Il écoute. Il nuance. Il existe autrement.
Et avec moi, il tranche.
Comme si les années partagées n’avaient laissé qu’un droit : celui de me malmener.
Ce qui a déclenché tout ça est dérisoire. Presque ridicule.
J’ai partagé la page d’une amie, une fille que j’apprécie, installée aux États-Unis. Une page sur des accessoires pour chiens. J’ai écrit simplement : « Cette page donne envie d’avoir un chien. »
Une phrase sans enjeu. Une attention, une dédicace, rien de plus.
Et lui, immédiatement :
« Ça fait longtemps que tu en parles. Pose-toi les bonnes questions. »
Comme un couperet.
Pourquoi ?
Pourquoi cette injonction ?
Pourquoi ce ton, cette manière de s’inviter là où il n’y a rien à corriger ?
J’ai effacé. Encore une fois.
Comme on efface une trace pour éviter que la colère déborde.
Mais il en reste toujours quelque chose.
Je cherche, inlassablement.
Qu’est-ce que j’ai fait ? À quel moment ai-je mérité ça ?
Y a-t-il eu une faute, un mot, un geste que je n’aurais pas vu ?
Je ne trouve rien.
Et pendant que je cherche, lui ne doute pas.
Ses attaques sont, à ses yeux, des “conseils”.
Il ne reviendra pas dessus. Il ne s’excusera pas. Il ne cherchera pas à comprendre.
Peut-être que, pour lui, je ne suis plus qu’un vestige.
Le dernier témoin d’une époque qu’il a laissée derrière lui.
Un ami par inertie, par ancienneté, pas par choix.
Et moi, pendant ce temps, je fais attention.
Je mesure mes mots.
Je contourne les pièges.
Je surveille chaque phrase, de peur d’éveiller chez lui une nouvelle dureté.
Je deviens prudent là où je devrais être libre.
Et plus je fais attention, plus il se permet.
Alors je regarde. Je compare.
Et peu à peu, une évidence s’impose :
je ne mérite pas ça.
Avec cette évidence vient autre chose, plus calme, plus froide :
l’envie de m’éloigner.
Il n’est plus “l’ami”.
Il devient un individu parmi d’autres.
Quelqu’un dont la présence pèse plus qu’elle n’apaise.
C’est peut-être un mauvais présage d’écrire tout cela.
Mais c’est aussi une nécessité.
Parce qu’au fond, ce que je veux est simple :
un peu de paix.
Et le droit de ne pas rester là où l’on me blesse.